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Quelques uns des temps forts de cette rencontre marquante. « J’ai continué à écrire parce que c’est ma seule manière de vivre.» A ces mots, la voix de David Grossman marque un temps d’arrêt, son corps se tasse au fond du siège sur la vaste scène dépouillée. L’auditoire immense qui lui fait face retient également son souffle. Impressionnant. Impressionné. Moment d’estime et de respect entre l’écrivain et le public. « Retourner à l’écriture après la shiva, les sept jours de deuil qui ont suivi la mort de mon fils Uri à la fin de la guerre du Liban, était pour moi la seule possibilité d’être. L’énergie de raconter l’histoire m’a porté. Pouvoir imaginer, créer, insuffler la vie m’a permis de sortir de la gravité, du chagrin. Ce drame m’avait plongé dans un exil total de tout ce qui m’entourait. Ecrire m’a fait regagner ma place, réinvestir ma maison, ma famille. C’est étonnant ce que l’écriture nous donne à vivre. » Le dernier roman de David Grossman était en cours depuis trois ans; la mort de son fils n’a pas changé le livre. « Icha borahat mibsora » publié à l’automne en néerlandais sous le titre «Een vrouw op de vlucht voor een bericht » raconte l’histoire d’une femme de cinquante ans, Ora, divorcée, mère de deux garçons, Ofer et Adam, qui tente de retarder le destin en sillonnant les sentiers de randonnée en Galilée. Elle avait prévu de faire ce périple avec Ofer, son fils de 21 ans, tout juste libéré du service militaire, mais celui-ci s’est porté volontaire pour rejoindre l’armée dans l’urgence d’une nouvelle opération de défense du pays. Malgré la déception, elle le conduit en voiture au point de rassemblement des soldats en partance pour la guerre. Seule, sur le chemin du retour, elle s’interroge : « comment se fait-il que je sois davantage fidèle à l’armée qu’à mon fils ? » Un sombre pressentiment s’insinue en elle. Ofer va mourir. Elle prend une décision impensable : elle ne sera pas là quand les trois soldats envoyés par l’armée frapperont à sa porte. Ils ne pourront pas annoncer qu’il a été tué. Son absence laisse la place à un espoir possible. « Il est très important pour moi d’accompagner ce livre » expose David Grossman en préambule à la rencontre. « Je ressens une responsabilité particulière à le porter à la connaissance du public. Pendant 5 ans j’ai vécu avec Ora, sa famille, son entourage, j’ai mis toute mon énergie à forger la moindre nuance de mes personnages. J’ai toujours du mal à les abandonner, à terminer un roman. C’est une coupure radicale avec un univers créé, vivant. Aussi je ne relis jamais le livre une fois édité. » La longue route d’Ora en Galilée, sur ce que l’on appelle « hashvil Israël », « le sentier d’Israël », David Grossman l’a suivie, en marcheur solitaire, depuis le nord jusqu’à Jérusalem. « J’aime la marche, elle ouvre quelque chose en chacun de nous » révèle-t-il. « A des gens que j’ai croisés en chemin j’ai demandé : Que regrettez-vous dans la vie ? A quoi aspirez-vous ? Autant de questions très intimes. A mon grand étonnement, ils m’ont répondu sans hésitation, comme s’ils s’attendaient à ce qu’on les leur pose. » Ora est une mère et une femme frustrée. Son mari l’a quittée, ses enfants jadis si proches la rejettent, se sentant menacés par ses doutes, ses anxiétés. A son tour elle se sent trahie. Elle regrette de ne pas avoir eu de fille. « Une fille, cela change une famille » lâche Grossman. Dans sa fuite, Ora va croiser la route de son premier amour, Abraham. Grièvement blessé au cours de la guerre des Six Jours, en 1967, il s’est complètement coupé du monde. Elle va le forcer à la suivre dans son errance. A contre cœur, il va l’écouter raconter par le menu son histoire et celle de son fils. Imperceptiblement, il s’ouvre à la vie d’Ofer puis à l’extérieur. Plus Ora lui en parle dans les moindres détails, plus il redevient un être vivant. « Ce livre est centré sur la fragilité de la bulle familiale. Il n’y a rien de plus important à mes yeux d’écrivain que le cadre de la famille. Je relate comment l’irruption de la guerre influence l’intimité d’une famille. » David Grossman avoue écrire le plus souvent sur ce qui le terrifie le plus, comme ici la peur d’affronter la vérité, les annonceurs de la mort. « Je place toujours l’individu en butte à une situation arbitraire. Mais je ne me sens jamais une victime, tient-il à préciser. Le personnage d’Abraham au début du roman incarne le repli sur soi, la limitation de soi sous la contrainte de la réalité. « Pour répondre aux dangers extérieurs, on dépense beaucoup d’énergie, on perd sa créativité. C’est pour cela que l’écriture est la véritable nécessité de la vie. De même, vivre dans cette région torturée par la guerre vous force à voir votre ennemi comme quelqu’un sans visage. Ecrire permet exactement le contraire, donne le moyen à l’écrivain comme au lecteur de regagner une réalité, d’ouvrir leur sensibilité à tous les personnages. C’est un effort indispensable, que chacun peut faire. On ne pourra régler le problème entre les Israéliens et les Palestiniens sans prendre en considération l’individualité de l’autre. » S’il lui est arrivé de perdre espoir, l’énergie toujours se régénère. « J’aime mon pays, il abrite un tel potentiel qui ne demande qu’à s’épanouir avec la paix. Alors, je reprends courage. » Agnès Bensimon Attachée culturelle Ambassade d’Israël |